L'affaire du Groenland est moins urgente stratégiquement que celle du Venezuela — l'Amérique du Sud faisant partie de l'« arrière-cour » des États-Unis selon la doctrine Monroe — mais elle est plus complexe. Les Américains disposent déjà d'une présence militaire significative sur l'île : la base de Pituffik (anciennement Thulé), qui a compté jusqu'à 10 000 soldats pendant la Guerre froide et reste aujourd'hui un site stratégique pour la surveillance spatiale et la défense antimissile. Nuuk, la capitale groenlandaise, n'est qu'à quatre heures de vol de New York.
Camp Century, créé en 1959 et abandonné en 1967, était une base expérimentale souterraine creusée sous la calotte glaciaire. Le projet secret « Iceworm » prévoyait d'y installer des centaines de missiles nucléaires mobiles dans un réseau de tunnels de plusieurs milliers de kilomètres. Le projet fut abandonné en raison de l'instabilité de la glace et des problèmes environnementaux — les déchets toxiques et radioactifs enfouis refont surface avec la fonte des glaciers.
Au XXe siècle, les États-Unis ont tenté à plusieurs reprises d'acquérir le Groenland : en 1867 (année du rachat de l'Alaska à la Russie par le secrétaire d'État William Seward), en 1946, et de nouveau sous l'administration Trump en 2019. Ces tentatives se sont toutes heurtées au refus danois.En 1953, le Groenland est passé du statut de colonie à celui de partie intégrante du royaume du Danemark. Depuis 2009, l'île dispose d'une autonomie renforcée (Selvstyre) avec un gouvernement local et la possibilité théorique de déclarer son indépendance par référendum. La population — environ 57 000 habitants, majoritairement Inuits — reste attachée à son autonomie et réticente à toute tutelle américaine. La visite du vice-président J.D. Vance a été fraîchement accueillie.
Sur le plan militaire, le déséquilibre est flagrant. Le Groenland, quatre fois plus grand que la France, est défendu par une présence danoise symbolique : environ 300 soldats et quelques navires de patrouille. Face à la puissance américaine, quelle nation européenne viendrait réellement au secours du Danemark en cas de coup de force ?
L'Union européenne n'est pas inactive. Un accord de partenariat stratégique signé en 2023 entre l'UE et le Groenland porte sur 23 matières premières critiques. Emmanuel Macron a effectué une visite au Groenland, accompagné de la Première ministre danoise Mette Frederiksen, pour affirmer l'intérêt européen pour la région. Note historique : En janvier 1968, un bombardier B-52 américain transportant quatre bombes thermonucléaires s'est écrasé près de la base de Thulé. Les bombes ont été détruites dans l'impact et l'incendie qui a suivi, provoquant une contamination radioactive. L'existence d'une cinquième bombe « perdue » sous la glace relève davantage de la légende que du fait établi.
Les ressources du Groenland font l'objet d'une certaine exagération. L'uranium, souvent cité, reste trop coûteux à extraire dans ces conditions extrêmes. En revanche, les terres rares représentent un enjeu réel. Le projet de Tanbreez, dans le sud de l'île, recèle d'importants gisements de cobalt, graphite, nickel et tungstène — des matériaux essentiels pour les batteries et les technologies vertes.Plusieurs compagnies minières, notamment australiennes et américaines comme Critical Metals Corp, sont déjà présentes sur le territoire, anticipant l'ouverture de nouvelles zones d'extraction avec le recul de la calotte glaciaire.
L'Arctique est devenu un théâtre de compétition entre grandes puissances. La Russie remilitarise activement ses bases polaires et déploie des sous-marins nucléaires dans la région. La Chine, qui se définit comme un « État proche-arctique », investit massivement dans la recherche et les infrastructures, lorgnant sur les nouvelles routes maritimes ouvertes par le réchauffement climatique.
Une annexion militaire par les États-Unis, bien qu'improbable, aurait des conséquences désastreuses : éclatement de l'OTAN, crise transatlantique majeure, perte de crédibilité du système d'alliances occidental. L'Europe se coucherait-elle une fois de plus devant Washington ? L'histoire récente suggère une certaine complaisance européenne face aux pressions américaines.Le scénario le plus probable reste celui d'une pression économique et diplomatique accrue : financements massifs, accords de défense renforcés, présence commerciale étendue. Les États-Unis pourraient obtenir de facto le contrôle stratégique du Groenland sans jamais avoir à en prendre officiellement possession.Mais Washington a-t-il intérêt à provoquer une rupture avec l'Union européenne, son principal allié et client, notamment dans le secteur numérique où les géants américains jouissent d'une position dominante ?
L'année 2026 nous apportera sans doute des réponses.