Un regard sur la défense, par Annegret Kramp-Karrenbauer. Interviewée par l’IFRI, le 20 avril 2021


27 Apr
27Apr

C’est la 1ère fois que le ministre de la défense d’Allemagne se rend auprès de l’IFRI (un think tank renommé) et elle y était reçue par Thierry de Montbrial, son fondateur (T de M). 

Madame Annegret Kramp-Karrenbauer (AKK) a été ministre régionale de la Sarre (Saarland) avant d’en devenir ministre-présidente en 2011 ; puis depuis juillet 2019, Ministre fédéral de la Défense. Robert Schuman, un des pères fondateurs, était originaire de Luxembourg, proche de la Sarre. 

C’est une femme intelligente, avec les pieds sur terre, et qui défend les intérêts de son pays. 

Quelles que soient les controverses entre la France et Allemagne (2 piliers forts de l’Europe) ce duo relève souvent du miracle tant sont différents les 2 pays, dira T de M. 

Dès 2019, AKK avait ouvert la polémique avec le président Macron : 

- Mars 2019 : faisons l’Europe comme il faut, Mme Kramp-Karrenbauer remet en cause le siège de la France au Conseil de sécurité (elle souhaitait que l’UE dispose de ce siège) 

- Macron dit : l’OTAN est en état de mort cérébral 

- Nov. 2020, Politico : AKK indique qu’il faut en finir avec l’illusion d’une autonomie de défense européenne (elle évoquait surtout la capacité de jugement). Caroline Kanter de la Fondation Konrad Adenauer (www.kas.de) : 

Sur les actions bilatérales éducation / affaires sociales et familiales. 

1. Relation troublée entre France et Allemagne


  • Mai 2017 : Angela Merkel a dit : il faut prendre notre destin en commun (face à D. Trump) ; il a agi en révélateur d’un destin US de plus en plus divergent avec celui de l’Europe. Il considère l’Europe comme un compétiteur sur le plan commercial et cherche à peser dans les négociations commerciales dans tous les domaines, et en particulier l’industrie de défense.

 Puis Joe Biden arrive au pouvoir le 21 janvier 2021 ! 

-  Lâche soulagement : le destin de l’Europe est dans l’OTAN

- Les principaux intérêts des États-Unis ne sont pas, ou plus, entièrement liés à notre destin en tant qu’européens 

- Le traité d’Aix-la-Chapelle trace une bonne voie pour une coopération entre la France et l’Allemagne, mais il faut maintenant l’incarner et la matérialiser. 

- Ursula von der Leyen, Présidente de la Commission européenne, et Josep Borrell, Haut-Commissaire aux Affaires extérieures et à la Sécurité, qui remplace Mme Mogherini : 

=>   Quelles sont les attentes des Français et des Européens ? Quels sont les défis à relever ? 

=>   Parler en égaux avec les États-Unis et la Chine, ce qui n’est pas le cas pour le moment. 

Cette dépendance (vis-à-vis des deux superpuissances), nous devons la réduire !

Nous distancer des États-Unis. Comment voulons-nous conquérir et utiliser notre Liberté ? 

Nous devons être plus présents dans la zone Asie-Pacifique, dit Mme Kramp-Karrenbauer, car nous sommes un pays exportateur avec la France (et le Royaume-Uni). La France reste un partenaire important pour l’Allemagne sur le plan économique et sur le plan de la défense, même et surtout hors UE. 

Points non communs entre la France et l’Allemagne : des regards décalés 

  • La France est une puissance nucléaire
  • La France appartient au Conseil de sécurité de l’ONU, et a le droit de veto, pas l’Allemagne !

 Il faudrait faire en sorte que l’UE ait un siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU. 

  • Francophonie : la France est plus ouverte sur le monde que l’Allemagne.

 L’Allemagne veut désormais : 

  • Jouer un rôle sur la scène internationale, et peut apprendre beaucoup de la France, dit elle ;
  • La défense en Allemagne dépend du Parlement et le jeu des partis ralentit les décisions.

2. Regards sur le monde :


Nous observons un essor de la Chine qui promeut et met en place « son ordre mondial » bien différent de celui que souhaite l’UE ; cf. en Afrique. 

- La Russie déploie la démocratie illibérale (comme la Hongrie et la Pologne, mais en antagonisme avec ces pays) et défie les États-Unis et l’UE. 

- Au Sahel, qui est à nos portes, nous observons une très grande faiblesse (et une corruption) des États dans une zone en proie à une influence croissante du radicalisme islamiste ; des groupes criminels bien armés y déploient une activité terroriste. 

- Le Haut Karabagh entre Arménie et Azerbaïdjan a mis en évidence l’importance (a) de ne pas laisser dégénérer un conflit, (b) des drones, armes peu onéreuses et très efficaces. 

Nous observons la montée rapide d’attaques hybrides dans le cyber espace, ce qui amène à se poser des questions telles : 

Quelle est notre compréhension stratégique commune avec une boussole ? 

Sommes-nous capables d’être au top dans les ‘high techs’ ? 

T de M évoque les thèmes suivants : 

  • Donner une plus grande autonomie stratégique à l’UE sur le long terme…
  • mais entretemps il peut y avoir des crises très graves
  • Exemples de Taïwan, du Sahel, de la Turquie et d’autres théâtres d’opérations :
  • Devrons-nous agir alors que nous ne sommes pas prêts ?

Un défi sécuritaire majeur concerne l’Afrique, notre voisin proche : que se passera-t-il à moyen terme (3-5 ans) si l’UE perd la main ? Éric-André Martin, Secrétaire Général du CERFA (comité d’études des relations franco-allemandes), développe trois points : 

  1. La coopération pour l’armement : traité d’Aix-la-Chapelle renforce les bases institutionnelles
    • Projet de système de combat aérien ;
    • Projet de char de combat … avec une naissance difficile et épineuse.
  2. La zone Indo-Pacifique : quelles peuvent être les stratégies au niveau européen ?
  3. Comment faire face à la poussée chinoise (en Afrique, via la route de la soie, etc.) ?

La ‘Belt and Road Initiative’ (BRI), phénoménal projet de la Chine atteint les Balkans. Etape par étape, la Chine essaie d’atteindre l’Europe pour faciliter l’acheminement des ses marchandises par la voie terrestre à travers l’Asie et l’Europe, autant que par la mer. 

Face aux promesses de la BRI, mais aussi face à la compétition qu’elle représente, AKK répond sur le premier point – la coopération pour l’armement – des projets communs de défense à propos du SCAF. Elle pense possible un partage des tâches dans la chaîne de valeur. Il peut y avoir des transferts de technologie et de propriété intellectuelle entre partenaires en Europe. 

Il faut trouver au préalable une entente entre les industriels, pour ensuite proposer un accord politique à faire approuver par le parlement allemand (Bundestag et Bundesrat). 

Sur le deuxième point relatif à la zone Indo-Pacifique la France et l’Allemagne ont des visions différentes en termes d’intérêts et de positionnement ; il faut en discuter. 

La BRI inclut la route vers l’Afrique où la diplomatie des stades produit un climat ambivalent, mais plutôt favorable aux vues de la Chine. L’Europe est confrontée aux propositions alléchantes pour l’Afrique faites par la Chine. Alice Pannier de l’IFRI, Responsable du programme Géopolitique des technologies : 

  • Les États-Unis ont ajouté 500 militaires aux troupes déjà déployées en Allemagne.
    AKK répond qu’il s’agit d’un accord bilatéral.
  1. L’OTAN vis-à-vis de la Chine : Quelles priorités pour l’OTAN  2030 ? L’Allemagne va-t-elle plus s’impliquer en Asie-Pacifique et en Chine ? Quel rôle pour l’Europe ?

 T d M enchaîne : les États-Unis veulent transformer l’OTAN en une alliance antichinoise, y avons-nous intérêt ? 

  • Comment rester de bons alliés des États-Unis, en évitant les problèmes qui fâchent :

 Iran, Chine, embargo, représailles, sanctions diverses ? 

  • La Chine influe déjà sur des membres de l’UE et de l’OTAN : elle étend déjà sa présence dans les pays de l’Est et les Balkans.

 AKK évoque ensuite comment la Bundeswehr (l’armée fédérale) voit la guerre en Afghanistan : 

  • La guerre a coûté USD 2 000 milliards, voire plus, en 20 ans ;
  • L’armée afghane compte 280 000 hommes ce qui est énorme pour ce pays ;
  • Où en est-on ? Le pays est largement revenu entre les mains des talibans et la production d’opium (pour financer leur effort de guérilla) est plus importante qu’au début de la guerre ! Dans un premier temps, ils avaient plutôt réduit la production…
  • La Bundeswehr a appris qu’elle tient au combat ; mais elle a perdu beaucoup de soldats.

 Il a fallu évider les zones de repli pour Al Qaïda. 

En conclusion, un objectif irréaliste ne peut qu’entraîner des déceptions. Mme Kramp-Karrenbauer pense très important de créer un Conseil national de sécurité en Allemagne.